L’espace du dedans Ceux qui rêvent éveillés ont conscience de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu’endormis. Edgar Allan Poe Il y a, dans la maison, tout un tas de vieux linges, vieux rideaux, vieux mouchoirs, vieilles chemises et vieilles robes, rangés dans un coin, au fond d’un buffet ou dans un grand placard, et qui ne servent plus. Ils ont été entassés là, peu à peu, au fil du temps, vous pensiez les jeter un jour, mais, à chaque fois que vous avez essayé de le faire quelque chose vous a retenu ; une sorte d’interdit interne, comme une alarme qui battrait en sourdine au plus profond de vous pour empêcher un geste définitif. Ce ne sont pourtant que des chiffons, des guenilles, des carrés de coton élimé et jauni, des frusques démodées, et, peut-être même, rapiécées par endroits. Ce n’est, en d’autres termes, rien que « du foutu », « du qui reste » et « du qui encombre ». Vous le savez : il y aurait ici un vide à faire. Bien sûr. Mais, c’est plus fort que vous, au moment du grand ménage, vous êtes pris de regret, un regret mêlé de tendresse. Et, c’est bien normal, me direz-vous, d’être pris de regret et de tendresse devant du vieux linge. Sinon, que signifierait d’avoir vécu ? Si regarder, sentir, toucher, caresser, distinguer le doux du rugueux, l’agréable du nauséabond, le fade du vif, n’était plus relié à un territoire de soi, une époque de soi, une idée de soi, que serait une vie d’homme ? Et, que serait un individu dépourvu de ces liens-là ? Un personnage fantoche. Une illusion d’être. Un mirage. Les étoffes qui gisent dans les vieilles armoires, aussi vulgaires et abimées soient-elles, sont comme les tapisseries des vieilles bâtisses, tout imprégnées de l’âme du lieu : histoires - réelles ou chimériques -, passions confuses - à la fois prégnantes et comme évaporées -, rêves en marche, fantaisies fantasques. Elles sont tels des chuchotis capables de dresser des images monumentales depuis les tréfonds de vos têtes, depuis vos peurs et vos croyances, depuis vos souvenirs lointains, depuis vos songes. Elles ont beaucoup à dire, en somme. Mais, leur parole est de l’ordre du confidentiel : vous êtes seul à l’entendre. C’est une parole du dedans, de « l’espace du dedans ». Tout le monde en a un. Tout le monde connaît ce petit cinéma intérieur qui projette fermement des choses. Tout le monde peut accéder à ce lieu des impressions profondes, archétypales, où l’imaginaire et le symbolique cheminent bras dessus bras dessous, s’emparent des faits de mémoire, les ceinturent, les pressent, et, finalement, les réduisent à un jus, une essence, un substrat de soi-même. Le frôlement d’une étoffe y suffit parfois. Il y suffit ici, dans l’atelier d’Anne-Valérie Dupond, dans sa sculpture textile. Anne-Valérie Dupond a choisi de travailler ces matériaux affectifs et intimes que sont les tissus domestiques usagés et les vieux vêtements, afin de pénétrer l’espace du dedans, le pénétrer et en rendre-compte. Ainsi trouve-t-on dans son œuvre, tous les stéréotypes d’une mythologie personnelle : doudous, bestiaire, trophées de chasse, pin-up, prostituées, portraits de grands hommes, nus et bustes féminins, fétiches ; chacune de ces figures balisant un véritable parcours d’apprentissage, une véritable quête d’identité de l’artiste. Mais, ce serait passer à côté de l’aspect le plus intéressant du travail de Dupond, que de le réduire à une volonté narrative. Car, si le déclencheur de chaque série de figures, sculptées ou dessinées, est bien un fait anecdotique - issu du roman familial de l’artiste ou de son quotidien le plus immédiat -, à l’arrivée, le résultat obtenu crée un trouble qui va bien au-delà d’une fascination voyeuriste. C’est que Dupond joue sur l’ambiguïté des représentations, sur la qualité propre du simulacre, objet factice qui se donne pour une réalité, et, par la même, se prête à toutes les identifications, toutes les projections. Voyez, dans la figure charnelle de la prostituée, comme la frontière entre réalité et simulacre est a priori clairement marquée, comme elle ne fait aucun doute : les formes sont caricaturales, excessivement rondes et saillantes ; et, surtout, le fil noir quadrille avec force contraste le textile rose chair ; il délimite chaque membre du corps, révélant ainsi au grand jour l’amalgame des morceaux de tissus qui a présidé à son élaboration. L’artiste ne cherche pas à cacher quoi que ce soit, elle ne cherche pas à nous duper sur la nature de ses créatures, ni sur l’humilité du geste qui les a engendrées. Il n’y a là que des poupées de chiffon, semble-t-elle nous dire ; rien de bien sérieux ; rien de bien durable non plus ; tirez sur le fil, celui-là même que j’ai laissé rebiquer et percer ostensiblement par endroits, et la belle aguicheuse que vous avez sous le yeux retourne à son état de lambeaux initial ; ou bien, non, ne tirez sur rien, soyez seulement un peu patient, car vue l’extrême précarité de sa substance – de l’étoffe légère déjà marquée d’usure -, il n’y aura pas long à attendre avant que la dame voluptueuse ne s’effiloche de toute part, telle la rose de Ronsard dont la vulnérable beauté « ne dure que du matin jusques au soir ». Même lorsque, dans ses bustes « classiques » et ses grotesques, Dupond décide de détourner le textile de sa mollesse et de sa fragilité naturelle, en l’enduisant d’une colle qui en rigidifie la trame et lui confère un aspect luisant comme du marbre, ou du plastique, la formule reste valable, les coutures sont encore-là pour en attester : l’assemblage, l’unité, le tout qui fait sens, ne tient qu’à un fil. Est-ce rassurant pour nous ? Est-ce que, comme l’affirme Descartes dans la première méditation, le fait de savoir que l’on peut démonter la figure « monstrueuse », que l’on peut la décomposer en unités simples, et, partant, lui ravir son caractère d’étrangeté, nous rassure ? Pas vraiment, au fond. Le savoir ne suffit pas. Tant que la figure est là, devant soi, intègre, elle agit sur nous comme un emblème, vecteur de métaphores et de fantasmes. Elle nous renvoie d’emblée à notre intériorité. Ainsi, toujours la trace déposée à la surface du textile par le passage de l’aiguille et du fil évoque en nous la cicatrice et introduit le trouble. Que doit-on comprendre ? Qu’il y a là une chair blessée, une plaie encore cuisante, qui vient seulement d’être suturée ? Ou, doit-on se sentir apaisé par l’idée d’une guérison accomplie, d’un retour au calme et à l’ordre ? Inutile de vouloir trancher la question. Car, ici, l’effet recherché, ou, pour le moins, assumé, est précisément cette ambivalence émotionnelle dans laquelle nous plonge l’empreinte douloureuse laissée par le travail a priori pacifiant de la couseuse - « femme éternelle réparant indéfiniment le tissu de la vie ». Tout se passe donc, comme si Dupond oscillait sans arrêt entre deux désirs contradictoires. D’une part, celui de se moquer, avec nous, de l’absurdité de toute vie humaine : vanité et aveuglement des docteurs Frankenstein qui, tout occupés à devenir démiurge à la place du démiurge, ne savent produire que des monstres – en l’occurrence, de chiffons ; superficialité de la pin-up : littéralement, jeune fille punaisée au mur ; érotisme morbide du corps de la prostituée, dont l’abandon dans le plaisir est un pas de plus vers la mort ; orgueil et ridicule du grand aïeul, qui tel maître Ronsard, n’a plus que l’idée de sa gloire posthume ou, pour le moins, de la postérité de son nom, pour adoucir l’amertume que lui cause la vieillesse et la certitude de sa fin prochaine ; inutile pureté de la belle endormie ; grotesque crédulité du superstitieux. D’autre part, le désir d’éprouver, avec nous, l’infinie profondeur de l’être, son infinie présence, son caractère sacré. Car, il y a dans la pratique artistique de Dupond une dimension éminemment religieuse ; le religieux étant ici entendu au sens étymologique du terme : du latin religare ou religere, c’est-à-dire relier, rassembler. Relier le passé au présent ; relier le dedans au dehors ; relier les uns aux autres. Par l’assemblage de bouts de tissus, de bouts d’histoires, d’origines et d’époques diverses ; par la forme que l’aiguille et le fil modèlent, dans un cheminement qui va de l’extérieur vers l’intérieur, de l’intérieur vers l’extérieur, et qui confère à l’espace du dedans, dont la réalité est avant tout immatérielle, la possibilité de percer au dehors, en surface, de se cristalliser à même le corps ; enfin, par l’accumulation des figures issues d’une même série, d’une même pulsion d’engendrement, et qui fondent « un ensemble », qui fondent « une communauté ». Finalement, la sculpture de Dupond est cette ambivalence, si familière à chacun, pour peu qu'on ait un jour risqué un œil vers l'espace du dedans. Ainsi, Henri Michaux en témoignait-il en son temps : « Avec simplicité les animaux fantastiques sortent des angoisses et des obsessions et sont lancés au dehors sur les murs des chambres où personne ne les aperçoit que leur créateur ». Dupond ne fait que retirer la tapisserie sur laquelle ont été projetés les êtres du dedans, afin de permettre à ces êtres d’exister en volume, bien en face d’elle et de chacun. Ce faisant, elle nous offre l’opportunité de les maintenir à distance, à la manière des têtes du même Henri Michaux : « Devant moi comme si elles n’étaient pas à moi. » Audrey Koulinsky-Courroy Henri Michaux. Pierre de Ronsard, Odes, I, 17 (extrait). « Mes prétentions » comme les a qualifiés l’artiste avec humour, en référence, à la fois, à son incursion dans l’univers traditionnellement masculin de la statuaire de pierre, et, à la symbolique pompeuse dont est porteur le buste de marbre, emblème de postérité. Les grotesques : lorsque, à la fin du XVe siècle, les Italiens découvrirent à Rome des ruines souterraines, qui leur donnaient l'impression de grottes, ils appelèrent " grotesques " les peintures qui en recouvraient les voûtes et les parois ; les grotesques sont des ornements fantastiques mêlant des figures et des éléments en métamorphose ; leur fonction était, à l'origine, d'éloigner les mauvais esprits afin qu'ils ne pénètrent pas dans la demeure. Michel Thomas, L’art textile, Skira, 1985, p. 248.
Anne-Valérie Dupond ou le mystère des caresses, par Anna Gavalda
Le travail d'Anne-Valérie Dupond me fascine.
Comment fait-elle, avec trois bouts de chiffons et deux grosses coutures, pour créer tout un monde, tout un univers et tant de tendresse ?
Comment fait-elle ?
Comment sait-elle à l'avance qu'il faudra une piqûre comme çi ou un bouton de culotte comme ça ?
Comment savait-elle que ce vautour était un peu benêt, ce gnou un peu cabochard, ce cochon un peu farceur ou cette pépette (Denis la caniche) un peu précieuse ?
Qui le lui avait dit ?
Et les caresses ? Et les câlins ? Et les oreilles suçotées ? Et les museaux mille fois embrassés ?
Et ces membres agrandis à force d'avoir été trop serrés ?
Tous ces animaux incroyables, à la fois familiers et uniques au monde, qui semblent avoir déjà tant vécu avant d'être sortis de ces mains.
Tant vécu et tellement aimés…
Alors, quoi ? Donc, ils vivaient ? Mais où ? Où les a-t-elle trouvés ?
Sur quelle Arche ? Dans quelle contrée ?
Est-ce qu'elle leur donne une personnalité au fur et à mesure ou est-ce qu'elle les fabrique exactement comme ils devaient être ? À la mimique, au regard et à la caresse près ?
On me rétorquera : c'est idiot ce que tu dis là, ce n'est rien d'autre que le travail de l'artiste, la fameuse histoire du petit garçon qui demande au sculpteur : “Comment tu savais, toi, qu'il y avait un cheval dans le bloc de pierre ?”
Mais non, ce n'est pas idiot ! me défendrais-je. Vous, vous me parlez d'un cheval né de l'imagination d'un homme, alors que moi, je vous parle de mon enfance ! Ca n'a rien à voir !
Je vous parle d'un animal tout neuf, mais déjà très vieux et qui n'attendais que moi !
Quand on s'offre un animal d'Anne-Valérie, ce n'est pas un achat, ce sont des retrouvailles.
Vous pouvez comprendre, ça ?
Grande impression d'apaisement. Ouf, c'était le mien et personne ne l'a pris avant. Ouf.
Pour Bazile, c'est exactement la même chose, sauf que lui, en plus, il est habillé en peau de Kenzo, le veinard.
Il a l'air un peu ahuri comme ça, mais ne vous y fiez pas. C'est un malin !
Dessous de pied en cuir de Cordoue, ventre (Ô ce ventre, quelle merveille…) en flannelle,
oreilles damassées, défense en soie (mais si ma chère !) et petite queue en crêpe.
Le tout dans les couleurs de l'automne/hiver 2002. La classe.
Il faudra beaucoup les aimer, parce que plus on les aime, plus ils deviennent vivants.
Vous ne me croyez pas ? Essayez, vous verrez…
Expositions personnelles 2009 Pin-ups, chez Nathalie Garçon, Paris. Ouvrages de dames en galerie des grands hommes, festival des arts en Auxois, Jardins de Barbirey, Bourgogne. 2007 Dupond’s pin-up, Espace Créateurs. Forum des Halles , Paris. 2006 Beauté racée, galerie Edgar, Paris. 2005 Hercule en 12 travaux d’aiguilles, Créations Baumann pour Designer’s days, Paris. Dupond avec un d, galerie Edgar, Paris. 2004 Galerie de trophées, pour Undercover, L’Eclaireur, Paris. 2003 Galerie Edgar, Paris. La volière, Théâtre de l’Espace, Besançon. 2002 Autour de Bazile pour Kenzo. Galerie Edgar, Paris. 2001 Trophées, Franck et Fils, Paris. 2000 Librairie Les Sandales d’Empédocle, Besançon. Expositions collectives 2009 AAF, Bruxelles. Une vie de rêve, Jardins de Barbirey - Bourgogne. 3ème rue - Art Gallery - Le Corbusier - Marseille. AAF, Paris. 2008 French Kiss, La Lune en Parachute, Epinal. ST’ART, Strasbourg. AAF, Londres. Noël cosmique, Boutique noire du Printemps Hausmann, Paris. Designer’s week, Shibuya. Tokyo. Improbable, Espace Vallès, St Martin d’Hères, Isère. Piedestal, galerie Edgar, Paris. You are Beautiful, Alnoor, Paris. Square, Besançon. Lille Art Fair, Lille. AAF, Paris. 2007 ST’ART, Strasbourg. Paradise Now, galerie Edgar, Paris. Who’s next, Paris. Pink story, galerie Edgar, Paris. 2006 Verneuil village, galerie Edgar, Paris. 2005 3, Musée Galiera, Paris. 2004 Skin Tight, pour Undercover, Museum of Contemporal Art, Chicago. Carré Rive Gauche, galerie Edgar, Paris. Le Gymnase, Besançon. 2003 Drôles de Bêtes, Villa Noailles, Hyères. Dealer de Luxe, Musée Galiera, Paris. 2002 Les sapins de Noël des créateurs, Jungle tree, pour Kenzo, Espace Richelieu, Paris. Fées d’hiver, Forum des Halles, Paris. Jardin d’acclimatation, Paris. 2001 Galerie Edgar, Paris. Collaborations 2005 avec Créations Baumann, Hercule en 12 travaux d’aiguille, pour Designer’s days, Paris. 2004 avec Jun Takahashi pour Undercover, But Beautiful, collection automne/hiver 2004-05. 2002 avec Kenzo, création de la mascotte Bazile.
Dupond Anne-Valérie Née en 1976 à Besançon. Formation 2000 Université Marc Bloch, Strasbourg Maîtrise d’Arts Plastiques. Principales retombées presse ou publications Improbable, catalogue, Espace Vallès, 2008. Besançon un temps d’avance, Ed. Autrement, 2007. Vogue, Italie, sept. 2004. SO-EN, Japon, juillet 2004. Dealer de Luxe N°4 2002-2003. Anne-Valérie Dupond ou le mystère des caresses, Anna Gavalda pour Kenzo, texte associé à la mascotte Bazile, 2002.
Exposition aux Jardins de Barbirey, "Ouvrages de dame en galerie des grands hommes" du 5 juillet au 16 août. Exposition personnelle dans les jardins de Barbirey, Ouche, Bourgogne. Vernissage le 5 juillet 2009.
Exposition 3ème rue, Art Gallery, Vernissage le 18 juin 2009, 3ème Rue - Art Gallery. Le Corbusier, 3ème étage, 280 Blvd Michelet 13008 Marseille. +33(0)491782361.
Trophées blancs, Trophées blancs, AAF Paris, galerie Edgar. Rideaux, dentelles, colle de peaux, rembourrage, carton.
Exposition aux Jardins de Barbirey, "Ouvrages de dame en galerie des grands hommes" du 5 juillet au 16 août. Exposition personnelle dans les jardins de Barbirey, Ouche, Bourgogne. Vernissage le 5 juillet 2009.
Exposition aux Jardins de Barbirey, "Ouvrages de dame en galerie des grands hommes" du 5 juillet au 16 août. Exposition personnelle dans les jardins de Barbirey, Ouche, Bourgogne. Vernissage le 5 juillet 2009.
Anne-Valérie Dupond annevadupond@yahoo.fr | +33(0)6 88 77 34 81
Galerie Dufay - Bonnet Paris, Cité artisanale, 63 rue Daguerre 75014 Paris. Tél +33(0)1 43 20 56 06
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